Celui qui vit dans le dressing

C’est l’été 1996. Un été à la fois chaud et humide. Je viens d’obtenir mon BTS de Communication. Quelques jours plus tôt je suis rentrée, en joie, du centre d’examen d’Arcueil, la précieuse « collante » annonçant la bonne nouvelle en poche… Après avoir téléphoné à mes parents et ma grand-mère depuis une cabine téléphonique (à l’époque il n’y a pas de portable), j’ai fait un petit détour pour me rendre chez mon amie, Carole. Il fait alors un temps splendide et l’été promet d’être exceptionnel. Je me sens détendue. Il est 16h00 et ensemble nous prenons un verre Place Mattéoti, en terrasse, pour « fêter ça ». Bling bling de flippers dans notre dos, ambiance joviale, on attaque au Martini blanc « on the rocks ». Un verre puis deux, une cigarette, quelques papotages entre amis, point.

La nuque rasée

Mes parents partent en Dordogne dans la demeure familiale, et je reste seule à la maison car j’ai prévu plusieurs sorties, à commencer par un Festival atypique à la Laiterie de Strasbourg… Dave-Id Busaras, figure de proue des célèbres Virgin Prunes y est tête d’affiche. Je ne veux rater ça pour rien au monde. C’est une belle journée de plus qui débute donc. Je prends le RER pour me rendre à Châtelet pour ma séance de « décompensation » hebdomadaire. J’aime faire les boutiques, seule, et je voudrais renouveler ma garde-robe. Et puis j’ai ce carré plongeant nuque rasée qui repousse lamentablement depuis 3 mois et m’horripile. Je dois trouver un bon coiffeur ! Alors j’entreprends de chercher un salon Jean-Louis David sur le chemin. Ils ont alors cette formule « sans shampooing » fantastique et peu onéreuse, parfaite pour les étudiants.

danse

La coiffeuse qui m’accueille au salon (basé dans une énorme station de RER) aime les femmes ça va sans dire… Après la coupe elle me caresse la nuque : « Hum c’est très joli cette petite nuque rasée, j’adore ! » minaude-t-elle en me faisant les yeux doux. No comment. Au moment de me passer la « balayette » dans le cou et sur le décolleté, elle s’attarde gentiment avec sa houppette au croisement de mes deux seins… Gênant… Mais comme je suis de bonne humeur, je ne dis rien et je fais comme si je n’avais pas remarqué son petit manège. J’espère avoir égayé sa matinée au moins ! Voilà ce que c’est que d’avoir un carré Louise Brooks très court et un look de garçonne, avec ma chemise à jabots blanche sur mon jean slim et mes grosses Docs, j’attire les hommes qui craignent les femmes sexys mais aussi les femmes qui n’aimeront jamais les hommes.

Urnes funéraires et Doc Martens

Je pousse jusqu’à Saint-Michel pour prendre un café, vers 16h00, en bouquinant Les Urnes funéraires de Sir Thomas Brown, au soleil avant de me décider à rentrer chez moi. Mais finalement lorsque je suis seule et que même le chien n’est pas là je n’aime pas tellement rester à la maison… Alors je vais et je viens. Je sors, je rentre, je pars acheter des cigarettes au tabac du bout de la rue, je papote avec les voisins quand ils sont là. Pour la première fois depuis les deux années qu’aura duré mon BTS, je n’ai plus rien à faire ! Planning vide ! Pas de fiches à réviser, pas de devoir à rendre ! Alors je m’accorde une pause. En tout cas je devrais le faire… Ce serait bien !

En m’acheminant vers Bry-sur-Marne, je descends à Vincennes où je m’attarde dans un grand magasin de dégriffés. Je m’achète un long gilet en « laine d’été » (si, si ça existe!) et deux tee-shirts Jean Paul Gaultier, avec des anges, un noir et un bleu. Je projette alors de rentrer à la maison, cette fois… Mon petit copain de l’époque fait son service militaire dans les Yvelines. Comme il est souvent « au trou » à cause de sa conduite on ne peut plus désinvolte avec les gradés, il ne rentre qu’un weekend sur deux.

Le temps des copains et de l’aventure

Je compte donc regagner la maison, téléphoner à une copine et profiter un peu de la piscine mais c’est sans compter N., un voisin, que je croise dans ma rue et qui m’invite à un concert en plein air qui a lieu à 18h00 dans un parc « suspendu » du coin. Me voici repartie en vadrouille ! Je repasse quand même à la maison, je prends une douche pour me débarrasser des derniers petits cheveux qui encombrent mon dos. Je me change : je mets une longue robe rouge épaules nues qui arrive aux pieds et je remets mes Doc Martens noires. Je me dis que cette soirée pourrait durer, elle aussi, vu déjà la petite sortie à rallonge de l’après-midi… Alors j’embarque un vieux plaid à carreaux bleus et noirs qui traine dans le salon. C’est un plaid qui se trouvait, lorsque j’étais petite, dans la 2CV de mon grand-père. La 2CV est partie à sa mort 15 ans plus tôt mais le plaid, lui, est resté. Je le fourre dans mon grand sac Hervé Chapelier. J’ai ce sac bleu marine depuis 5 ans et il est inusable. Je l’ai acheté au Canada, dans un centre commercial entre Québec et le Lac Saint Jean. Un « Mail » à l’américaine dans lequel on vend des Donuts et qui accueille ses clients au son des cuivres de la fanfare locale. C’est devenu le compagnon increvable de mes jours au lycée ou à la bibliothèque et de mes nuits de concerts. A l’époque, oui,  j’ai bien du mal à dire non et je me laisse souvent attirer dans des histoires pas possibles, un peu comme celle que je vais vous raconter… Quelque part, cette époque où je flânais au gré des rencontres me manque. Mais c’est bien là le privilège de la jeunesse que de ne pas se poser de questions… de Faire sans cogiter, tout simplement…

J’emprunte donc – pour la troisième fois de la journée – le bus 220 pour me rendre à ce fameux concert en plein air. Arrivée sur place, je remarque quelques visages connus alors je sors mes Ray ban Aviator argentées (qui me confèrent un peu cet air de cocker américain) parce que je n’ai pas envie de ressasser cent fois la même histoire dans la soirée aux gens qui me demandent « Ah salut Céline ! Alors qu’est-ce que tu deviens ? ». Je suis déjà lassée de répéter : « Eh bien j’ai eu mon BTS de Communication, eh bien j’ai fini mon cursus à l’ESDI etc. » Toutes ces manières et politesses à deux balles me « gavent » !

La dessiner en raccourci …

Je squatte avec N. sur le devant de la scène depuis une bonne heure, le bassiste me fait de l’œil et ça tout le monde l’a remarqué ! La honte quoi ! Ce type là n’est vraiment pas mon genre avec sa tignasse rousse et son catogan de nénette. Avec N. on s’échange une bouteille d’Evian régulièrement car ça tape encore dur, lorsque quelqu’un vient me chatouiller le cou… Première fois : Je me tapote l’épaule pensant que c’est une mouche ou une abeille. Seconde fois : je me retourne agacée et je tombe nez à nez avec les yeux incroyablement bleus d’un type qui rigole… X, c’est un peu notre Jim Carrey de service, aussi discret qu’il peut être arrogant lorsqu’il blague.

X était à l’école avec moi pendant plusieurs années. On a été dans la même classe un an seulement avant de continuer notre scolarité dans deux sections différentes mais à l’époque on se marrait bien tous les deux, quand même, au cours de dessin commun où on n’excellait pas particulièrement. Surtout quand on commentait les modèles nus qui venaient poser… « Oh là, là tu as vu son engin à lui ! Seigneur, je peux pas dessiner, j’arrive même pas à regarder! » et X de rire aux larmes devant ma mine déconfite : « Tu n’as qu’à la dessiner en raccourci ! «  et de pouffer de rire encore et encore ! Et plus tard, lorsqu’on se croisait du côté de La Sorbonne où j’ai fait une première année d’Histoire de l’Art, ça nous arrivait aussi de prendre un café ensemble. Nous n’étions pas vraiment « amis ». Nous étions juste ces deux personnes qui avaient évolué côte à côte  et qui ne s’ignoraient pas lorsqu’elles se retrouvaient au même endroit au même moment. Il n’y avait pas de petits jeux bizarres, ni de petites histoires entre nous. Nous ne faisions que plaisanter et rire comme deux ados un peu attardés que nous n’étions pourtant pas.

La Fontaine des Innocents

Quand je creuse dans mes souvenirs, je me souviens qu’il y a eu ce café pris ensemble vers le CROUS, à Port-Royal. C’était un début d’après-midi pluvieux où il était venu suivre une conférence à Assas et où je l’avais croisé devant chez Agnès B. Je venais d’en sortir. J’y avais acheté un sac à dos noir marqué « Lolita ». Il m’avait aperçue à travers la vitrine et attendait sagement que je sorte. Le bitume sentait bon la pluie. Je portais un teddy noir et blanc et  des Converse, il me fit la réflexion que mes cheveux bouclaient : « Mais c’est fou ça ! Je t’ai toujours vue avec tes longs cheveux lisses et là tu as les cheveux courts et bouclés ! Deux filles en une ! Le rêve de tous les hommes! » Nous avions marché sous les arbres, sur le boulevard, nous engageant dans une allée de platanes, juste comme ça, pour voir « ce qu’il y avait au bout ». J’ai toujours aimé la pluie à Paris. Et cet autre matin, vers Les Halles, où nous avions bu un « café latte » assis sur la Fontaine des Innocents en regardant les skaters évoluer. Nous nous étions croisés par hasard au rayon Musique de la FNAC.

La cafétéria aux murs orange

Et une autre rencontre inattendue comme toujours, très tôt le matin cette fois, vers Beaubourg. J’étais tombée du lit et je trainais du côté du boulevard Sébastopol, seule, alors que Paris s’éveillait, avant de me rendre à la fac où certains profs étaient en grève. C’était un matin frais de mars et les éboueurs aspergeaient les trottoirs d’eau de javel. Une silhouette apparut alors à l’angle d’une rue, dans une brume légère. C’était X venu chercher un livre rare pour terminer un devoir, chez un libraire spécialisé du coin. « Bah dis-donc, lui dis-je, tu es prêt à tout pour avoir ce bouquin toi ! J’espère au moins que c’est intéressant, dis? » « Euh, non, enfin, c’est des maths quoi ! » répondit-il presque coupable car ma haine des maths était entrée dans la légende… « Pouah ! Mais pourquoi tant de haine ? » Nous rions de bon cœur, comme toujours durant nos brèves et rares rencontres. On se fait la bise, prêts à se quitter, mais voilà qu’on se pose quelques questions banales encore et encore. Bientôt on se retrouve dans cette vieille cafétéria kitsch aux murs peints en orange et aux miroirs partout. On boit ce café infame, gris, dégueux, toujours en rigolant. Je baille, je me frotte les yeux un peu : « Merde, je m’étale mon eye-liner partout ! » et lui de répondre : « Robert Smith, tiens-toi bien ! » Puis on se quitte, jusqu’à la prochaine… Ainsi entrait (et sortait) X dans ma vie. X, le non-ami insaisissable, jeune gars aux boucles brunes et courtes et aux yeux bleus toujours dans le vague

Le privilège de l’observateur

Donc je suis à ce concert et je me retrouve encore une fois face, ou plutôt dos, à X, l’un des meilleurs amis du garçon dont je suis (secrètement) amoureuse… X sait tout ça car il m’en parle naturellement alors que personne d’autre n’avait remarqué… Oui X sait, lui ! Pourquoi, comment ? Je ne me l’explique toujours pas. Le privilège de l’observateur, de celui qui est d’emblée placé « hors jeu » par un autre plus populaire, probablement… On s’embrasse rapido sur la joue et il s’assied près de moi. « Il est bon ce groupe hein ? » J’acquiesce. Il est 19h30 et il fait encore beau et chaud. X me fait une remarque on ne peut plus pertinente : « Je me disais, depuis tout ce temps qu’on se croise, on ne se connait même pas, finalement. Est-ce que ça te dit qu’on aille se balader vers Saint Michel ce soir ? » Confuse je réponds : « Oh non, pas ce soir ! J’en reviens ! Et puis j’ai marché toute la journée, je suis vannée. Et puis qu’est-ce que tu veux faire là-bas ? «  Alors X fait le pitre, avec ses grands yeux bleus il fait semblant de pleurer et de renifler : « Bah je te porterai si t’as mal aux pieds promis ! »  « Ok, ok mais pas longtemps ! Oh punaise je vais encore reprendre le RER, maudit RER, je devrais emménager à Paris, ce serait plus simple ! »

Don Juan à sa place

Ironie du sort en prenant l’allée qui mène à la station, on tombe sur le fameux garçon dont X est un ami commun et que je m’évertue à oublier depuis deux ans. Et là chose étrange Monsieur n’est pas content du tout :  « Tiens, qui voilà ! X, je savais pas que tu étais pote avec ma pote ! s’exclame-t-il ». On l’ignore mais voilà qu’il se met à nous suivre et à m’interpeller : « Eh Céline, vas-y, dis-moi, vous faites quoi tous les deux, vous allez où? » On continue d’avancer. Je me tourne vers X : « Il commence à me les briser Don Juan !  » Pour une fois Don Juan s’en prend plein la vue en plus d’une bonne réflexion dans les dents. Que je passe à autre chose, ça blesse son ego. Je le ressens et ça me fait bien plaisir !

Mon « prétendant » encombrant nous laisse enfin tranquille et va rejoindre toutes ses « fans » au concert, en soupirant et en râlant dans sa barbe. X et moi reprenons la conversation là où on en était. X est confus. Mais je lui lâche : « T’inquiète, il est bien entouré ce soir comme les autres soirs, il n’a pas besoin de nous ! «  On se met à parler plus sérieusement. « On n’ a pas idée de s’amouracher d’un type aussi volage quand même ! » me dit X. « Eh bien j’ai pas fait exprès tu sais ! Mais depuis deux ans je ne peux plus le blairer le Don Juan, il me sort par les yeux… » ‘Tu m’étonnes, répond-il, en tant que pote il a des bons côtés mais avec les filles c’est une horreur ».

Nous montons dans le RER et nous recommençons à rire de plus belle, comme à notre habitude. Avec X on rit de tout, de rien, c’est ça que j’aime. C’est le souvenir que j’ai gardé de lui : pleurer de rire !

La bohémienne

Arrivée à Saint-Michel, il est 20h30. Nous trainons dans les rues. J’ai froid alors je sors ce grand châle en crochet noir que j’ai dans mon sac. « On dirait une bohémienne, se moque X, tu veux pas faire un peu la manche, comme ça je te paye le resto ! «  On rigole encore. Finalement on atterrit dans un petit restaurant grec que le patron nous décrit comme « fabuleux ». En fait on est les seuls clients et on mange à la bougie car c’est petit et hyper sombre. On rigole encore de la situation. On parle de tout et de rien. De Depeche Mode, de Cure, de Guns and Roses, de la fac, de la danse, des maths encore et de mon esprit si illogique.

Le repas se termine tard. Ce sont les deux serveurs grecs qui nous poussent vers la sortie sur le coup de 01h30 du matin. On déambule rue de la Huchette. « On fait quoi, demande X, on tente de choper des noctambus ou on regarde le soleil se lever sur les quais de Seine ? » Je suis crevée, j’ai envie de rentrer mais je ne sais pourquoi j’opte pourtant pour la deuxième solution. Je suis comme ça alors. Une vraie fille qui dit oui quand elle pense non et inversement. On rejoint alors la Seine, on marche un peu et on s’installe non loin d’un groupe de jeunes anglais munis de guitares sèches qui revisitent Red Hot Chili Pepper à la sauce folk. On s’adosse directement aux murs du quai. On regarde, on écoute, on dort assis. On est là, tous les deux, à regarder la lune, bercés par des éclats de voix anglaises, moi et mon non-ami que je ne connaissais pas vraiment.

Le plaid de papy

Vers 03h00 les anglais s’en vont. Il ne reste que nous deux. On parle moins. « Enfin seuls ! «  plaisante X « C’est pas que je m’ennuyais mais ces anglais sont un peu too much, non? » ajoute-t-il. Je tombe de sommeil. Et puis l’obtention du BTS, les amis, les sorties, ça a été un train d’enfer ! Je pose ma tête sur l’épaule de X. C’est alors que je remarque qu’il porte le parfum Joop! tout comme ce grec dont j’étais tombée amoureuse l’été précédent ! Je lui demande « Tu mets du Joop! ? » « Madame est connaisseuse on dirait ! «  plaisante-t-il. « En fait, c’est celui de mon frangin mais je l’ai taxé pour l’occasion! « . « Bon, dis-donc, t’es gonflée, après ce super repas que je t’ai offert, tu pourrais au moins me prêter un petit bout du plaid de papy, tu crois pas ? » C’est vrai, je suis comme ça, égoïste, je ne pense qu’à moi ! Alors je repose ma tête sur lui, on replie nos jambes et je pose le plaid sur nous deux. On s’endort l’un sur l’autre, dans des effluves de Coco Chanel et de Joop! Les bruits et les projecteurs de quelques bateaux de croisière qui passent sur la Seine nous réveillent de temps à autre. Des espagnols papotent devant nous en buvant du vin et en chantant une chanson en italien. Drôle de mélange. La veste en jean de X me rappe un peu la joue. Je soupire. « Dis carrément que je ne suis pas confortable, je ne me vexerai pas tu sais ! » s’exclame-t-il. Mais vexé il ne l’est pas. Il ne l’est jamais en fait.

« Vivre, quoi d’autre ? »

Vers 05h00 X me réveille et je râle : « Mais !! Je dormais moi !  » « Tu vas quand même pas rater ça ! On est venus pour ça comme des bons touristes de base !  «  me dit-il. Je lève les yeux : un ciel orangé encombré de nuages bleu marine nimbe Notre Dame. A l’époque je n’ai pas du tout cette capacité à m’extasier sur le « plaisir des choses simples ». Je ne comprends même pas comment on peut se massacrer les fesses sur le pavé toute une nuit juste pour voir un joli ciel… Bref. Tout ça est très mystérieux pour moi un peu comme le concept d’Instant présent ou de Respiration consciente. On nait, on respire et puis un jour on meurt, voilà tout ! Si en plus on met en doute notre capacité à respirer naturellement alors la suite ne m’intéresse pas. Mais il fait frais et bon je dois l’admettre et c’est un vrai été qui s’annonce, avec ses odeurs d’herbe fraîchement coupée et de bitume légèrement fondu. « Tu te rends compte quand même on a cette chance d’être dans la plus belle ville du monde ! » me dit-il. « Oui c’est vrai, t’as raison. T’es heureux, toi dis-moi, je veux dire dans ta vie ? » En guise de réponse il monte ses deux paumes au niveau de son visage et entame une espèce de danse bizarre en riant. Hilare, je lui demande : « C’était quoi ça ? » Il s’exclame : « C’était toi avec les autres filles dansant votre chorégraphie débile en sport au gymnase, tu te souviens pas ? «  . Je soupire et je rigole en haussant les épaules. Je lui demande :   » Tu vas faire quoi maintenant, X,  toi  de ta vie ?  » « Je ne sais pas. Comme toi probablement : tomber amoureux d’une nana qui m’ignorera et finalement après des années de rejet aller regarder les bateaux mouches avec sa meilleure copine ! Non je plaisante ! Vivre, quoi d’autre ? Vous posez de drôles de questions Madame Petite, vous lisez trop d’imbécilités ! Aller, hop, au lit Mademoiselle et vous brosserez vos cheveux cent fois avant ! » Son imitation d’un père (ou d’une mère) hystéro me fait exploser de rire. Je rigole, encore et encore. Lui aussi.

Silence is not sexy

On se résigne à rentrer, enfin. Dans le RER où nous sommes confrontés à la vision de gens stressés partant au travail avec leurs costumes et leurs attache-case, plus personne ne parle. L’angoisse quoi ! Le silence nous gène, prend toute la place et contrairement à ce qu’affirme un de mes groupes favoris, Einsturzende Neubauten, non le silence n’est pas sexy du tout !

Il marque même la fin définitive de cet état d’effervescence de la veille. La fin de cette espèce de connivence sensuelle. Le retour à la réalité. Fin du voyage. Je descends à Bry, lui à Noisy. Je prends un café soluble, en bas, seule dans la salle à manger. Je mange même un croissant. J’ai comme le blues. Alors je vais me coucher. Je me réveille à 13h00. Je rejoins ma copine Carole : « Je t’ai téléphoné, dit-elle, tu as fait quoi hier soir ? » Je réfléchis et je réponds : « Rien ». Je reste au lit où j’entreprends alors de relire « Melmoth » de Mathurin, ce livre qui achève de me coller la déprime les jours noirs. Je lis mais je ne comprends pas les mots. Après des mois de révisions, le contact des anciens amis, une soirée à rire bêtement c’est tout ce qu’il reste : le Vide.

Scène 1 / Prise 2

J’ai revu X une fois, toujours à l’occasion d’un concert et nous avons rejoué cette scène, à peu de choses près, sur un banc de béton, comme si elle devait se rejouer encore et encore. Et « Don Juan » passait encore par là et s’était encore étonné (ou agacé) de notre non-amitié pourtant si flagrante. Il en a été vexé, comme toujours, lui qui pourtant ne voulait pas de moi, ni de lui, ni de nous, en fait. Lui qui n’aimait que lui au final ! Quelques années plus tard j’ai appris, par une amie, la mort prématurée de X. Cet être presque solaire qui aimait rire et répondait aux questions graves que vous lui posiez  par des imitations blessantes pour l’ego (mais tellement réalistes et criantes de vérité) et par des petites danses du haut du corps, est parti rejoindre ce ciel bleu dont l’essence de ses yeux semblait parfois composée.

A part quelques souvenirs et une photo de nous deux prise à un concert par je ne sais plus qui, il ne me reste rien de ce non-ami qui apparaissait au coin d’une rue, comme par enchantement, souvent quand la présence de quelqu’un m’était nécessaire. X, celui qui me faisait me poser des questions sur mes choix de vie et sur la validité de certains de mes sentiments pour les autres. X validait les « choses de ma vie ». Par un regard, par un mot, par un rire ou un grave silence.

Sous les toits, près du ciel

« Notre » photo, celle où je le tiens par l’épaule et où il sourit aux anges, est posée sur la commode de la petite pièce, sous les toits, qui me sert maintenant de dressing. Juste à côté de la statuette en porcelaine d’Isadora Duncan. Celui qui aimait rire est désormais voisin de Celle qui aimait danser. Pour éviter les commentaires et les « c’est qui ? » des gens qui passent à la maison, je l’ai relayée dans un lieu intime, un univers secret, celui où les fringues en vogue côtoient les fringues de Jadis, celui aussi de cette longue robe rouge et bohème qui vous fait le dos nu les soirs d’été…

Depuis, ma penderie a quelque chose de sacré ! Il y a des jours où j’échangerais tout ce qu’elle contient contre la possibilité de voir, encore une fois, le soleil se lever sur Notre Dame, enroulée, même seule, dans le « plaid bleu et noir de la 2CV de Papy » qui a, lui aussi, disparu… Le café dégueu de notre cafétéria kitsch et désormais rasée me manque parfois. Il avait ce goût mi-salé, mi-fumé comme le café grec qui a bouilli trop longtemps. Alors,  je monte moins souvent sous les toits et du même coup j’achète moins de fringues… Car sous les toits, et plus près du ciel, irradient toujours le regard et l’expression (et peut-être même le jugement) de Celui qui vit, désormais, dans le dressing…

 

 

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4 Comments

  1. Texte magnifiquement inspiré. Triste mais très beau. C’est toi sur la photo ?? A l’époque ?? Brunette dis-donc ! Bisous

  2. Chère Mademoiselle,
    Je lis votre Blog avec attention tous les jours. J’ai vu le style évoluer depuis un an et je dois avouer que je suis fortement fan de la nouvelle formule. Et de ces articles émouvants et profonds, tirés de votre vécu, cela se sent et se ressent.
    Je commente rarement mais cette fois-ci, c’est des larmes plein les yeux que je veux vous féliciter pour cette tranche de vie si romantique, douce et âpre à la fois. La vie est un combat. Un combat pour être soi. Un combat pour rester soi-même face aux autres. Un combat pour rester debout face à la mort des êtres auxquels on se sent attachés, parfois de façon viscérale, sans les connaître à fond obligatoirement.
    Que votre ami et sa belle âme repose en paix. Un esprit que l’on ressent sage et philosophe. La mort d’un jeune est toujours un gâchis.
    Pour être plus gai : votre plume est fabuleuse et puisse-t-elle nous porter encore dans le passé pour des histoires aussi fortes et limpides.
    Bien à vous.

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