« Élève trop sensible ! »

Moi à 8 ans à Paris... et à 40 ans à Camden.

« Élève trop sensible ! » c’est la phrase qui revenait sans cesse, lorsque j’étais enfant en bas de mes livrets scolaires… A cause de ce jugement parfois hâtif et de cette étiquette collée un peu rapidement sur ma personnalité  je me suis engouffrée dans une carrière artistique, dans ce monde plus créatif où les gens sensibles sont légion… Quand vous êtes timide on vous conseille gentiment : « Fais du théâtre, ça ira mieux ». Et quand vous êtes « trop sensible » on vous enjoint de vous faire violence, d’affronter ces larmes qui vous assaillent à la moindre réflexion et d’exploiter TOUTE votre émotivité…

Sensible, oui je le suis tellement que lors de mes premiers reportages « chocs » (témoignages d’enfants battus, de jeunes rejetés par leurs parents à cause de leur homosexualité, récits de vies humbles et généreuses qui tournent mal…), je me mettais parfois à pleurer… De grands moments d’humanité et de communion selon moi, une faiblesse selon d’autres, plus matérialistes, consuméristes, branchés probablement, et terre-à-terre… Je connais des filles qui disent très facilement : « Mon ex untel ? Humm oui… Il est mort en fait! » le sourire aux lèvres en se recoiffant nonchalamment. Pour moi, les deuils sont souvent longs (même si j’ai suivi tout un cursus en psycho sur « les deuils compliqués » et que j’en connais toutes les étapes, rouages et manifestations…)

celineenfant

Moi, je pleure souvent. Pas toujours de tristesse juste lorsque tout est « too much » dans ma vie…

J’ai pleuré lorsque j’ai revu, des années après le bac, mes amies de lycée… J’ai pleuré dans les séminaires de Développement personnel ou les grands regroupements spirituels que j’ai fréquenté un temps. Dans mon dernier livre j’ai raconté comment j’avais sangloté lors de ma rencontre avec le fondateur de l’église de Times Square, David Wilkerson… J’ai aussi pleuré comme une madeleine à la fin du film « Lion ». J’ai pleuré à la fin de l’Odyssée de Pi, lorsqu’on se rend compte que la mère a été violée et tuée, que le jeune garçon a fini son voyage seul avec un gros pervers et quand on comprend enfin que « sa vie, on peut choisir de la raconter comme on veut. Sous la forme d’un conte ou d’un drame mais qu’au final ça ne change pas grand chose au problème… » Et vous, vous choisissez quoi ??? Paradoxalement j’ai toujours peu pleuré lors des vrais drames et des deuils familiaux où l’on quasiment toujours compter sur moi pour le « discours final » façon Vanessa Paradis. La voix-off du « générique de fin » de la vie des autres, c’est presque toujours moi ! Si je stresse avant de monter sur scène pour chanter devant plusieurs centaines de personnes ou avant un passage télé, je ne stresse ni à l’église ni au cimetière. C’est ma petite particularité à moi !! Mon coeur est mi-figue-mi-Adams-Family… Peut-être me vient-il de mon adolescence « gothique »… Allez savoir…

Hier quelqu’un m’a dit « Untelle est complètement perchée ! Cette fille est folle ! Plus jeune elle volait des somnifères dans le sac de sa mère ! » Je me suis alors dit que certaines n’en avaient pas vu long au final… Quand, comme moi, on a eu la chance d’admirer ce célèbre humoriste américain vivant en France (dont je tairai, par respect de sa vie privée, le nom…) posant sa bite sur une table parallèlement à celle d’un junky notoire et demander à toutes les filles présentes de venir estimer un peu la taille de la « chose » et de désigner un gagnant, en scandant « Le tourbillon de la vie » avec une voix de nénette, et en marquant le tempo d’une casserole dégoulinante de beurre sur le popotin d’une gogo danseuse « steampunk » passablement éméchée alors non on ne trouve pas que de s’avaler quelques somnifères constitue une grande déviance en soi… Ce jour-là j’ai pleuré aussi… mais de rire !!! Puis de désespoir en songeant que le « milieu artistique » parisien n’était pas franchement ce que j’avais imaginé. Passons…

Et puis un jour, au cours de mes reportages, j’ai rencontré un homme extra. Un pasteur. Je l’avais vu 10 ans auparavant avec son tableau à dessins du côté de Châtelet les Halles. Sa mise en scène de la vie de Jésus m’avait tellement marquée que j’étais allée m’acheter… une Bible ! Puis cette lecture a fait qu’un jour je suis allée, à 26 ans, m’inscrire à la Fac de Théologie. Lorsque j’ai retrouvé cet homme par hasard et que je lui ai raconté à quel point son message m’avait touchée 10 ans plus tôt, devinez ce qu’il a fait ? Il m’a serrée dans ses bras et a pleuré. Il m’a dit que ces paroles il les avait attendues pendant des années, se remémorant ses longs mois de mission à Châtelet où on lui crachait dessus de temps à autre, où parfois même il se prenait des pavés dans la tronche… « Je savais que mon message toucherait quelqu’un malgré tout et c’est ce qui me faisait tenir plutôt que de rentrer chez moi en Australie » Alors forcément lorsque j’ai vu son regard empli de larmes j’ai pleuré aussi… Mais pour une fois ce n’est pas moi qui ai donné le « Top Départ » ! Il m’a expliqué que j’avais « le don pour les larmes » et que ce don-là était très rare… Génial… Je me sens privilégiée je ne vous raconte même pas…

Dernièrement j’ai perdu, n’ayons pas peur des mots, mon « premier amour ». J’avais rencontré Tom à 16 ans à la Nouvelle-Orleans chez un grand disquaire. Il portait une chemise blanche ouverte sur son torse bronzé. Il avait des lèvres charnues qu’on avait envie d’embrasser goulument, un nez un peu trop gros et ce regard de braise malicieux que j’aimais tant. Il respirait la sympathie. Sa voix était dansante et profonde avec des intonations un peu féminines. Je l’ai ensuite retrouvé du côté de Charlotte en Caroline du Nord, toujours dans un magasin de disques. Revenue à Paris j’ai appris qu’il était à Bastille, ce jour où moi lycéenne harcelée, j’avais séché les cours.. Il tournait dans une vidéo près du Canal Saint-Martin. Nous n’étions alors qu’à une centaine de mètres l’un de l’autre ce jour-là… Tom et moi avons tout fait ensemble : les promenades mielleuses, main dans la main, sur la plage de Malibu… Les virées de nuit au célèbre Viper Room après que je me sois gaufré méticuleusement les cheveux dans sa salle de bain et remaquillé les lèvres… Regarder le coucher de soleil sur Hollywood depuis l’observatoire Griffith, ce classique, on l’a fait ! J’ai admiré le soleil se refléter tant et tant de fois dans les yeux de Tom que j’ai failli m’y noyer… Et ce nombre incalculables de mains passées dans ses cheveux bruns, des cheveux qui retrouvent leur place si naturellement c’est irréel ! Les sorties en décapotable du côté de Santa Barbara, le vent dans le visage, son labrador beige gigotant et aboyant gaiement à l’arrière… Oui nous avons tout fait Tom et moi !! La totale !! Mais en rêves bien-sûr…

J’ai même monté un petit fan club dans ma chambre d’ado pour le faire connaître en France, certaine de m’attirer ainsi ses faveurs. J’ai projeté de me faire payer des études aux USA par mes parents, non pas pour suivre des cours dans une école américaine, mais bien pour fuguer du côté de Los Angeles et retrouver Tommy ! Tom a lu toutes mes lettres d’amour. Il me l’a assuré ! Mais il n’a jamais pu y répondre pourtant… Il était en contact avec beaucoup trop d’autres « filles sensibles » (les garces !) Et puis comme Tom était de plus en plus absent, j’ai rencontré, un soir de 1992, à Qawra, à Malte le beaux Gareth, un anglais aux faux airs de Tom. J’adorais Gareth, son accent lancinant, sa façon de dire « Toi leu fille parisienne avé la classe !  » Le jour de mes 17 ans Gareth m’a envoyé une carte postale géante avec un nounours qui tenait un gros cœur sur lequel était inscrit « Forever Friends ». Il écrivait « Je t’adore… Ooops! Je t’aime ! » en bas de toutes ses lettres. J’ai donc fini par effacer Tom l’original de ma mémoire…  Je l’ai laissé là où il était. Gareth, lui me disait que j’étais la « française de ses rêves » tout en m’appelant « Baby Girl ». Je n’avais donc pas perdu au change ! Tom a fait une belle carrière de parolier du côté de New York. Moi je suis devenue parolière également par la force des choses mais bien des années plus tard… Un de ses amis m’a dit récemment que Tom ne s’était jamais senti à la hauteur du titre de « Parolier extraordinaire » qu’on lui accordait. Tom disait de lui-même qu’il n’était qu’une « blague »…

Lorsque j’ai enregistré mon premier album, Tom était, lui, tombé dans les choux depuis un bail… C’était toujours un dandy romantique au regard ravageur mais il faisait du sport à outrance et je n’aimais pas ce style « malabar » qu’il se donnait désormais. Mais j’ai tout de même osé le contacter et l’ajouter sur mes réseaux sociaux. Et cette fois, Tom a accepté. Un jour, il m’a même écrit que si je passais à New York il écouterait avec plaisir ma musique et mon premier LP… Et puis je suis tombée enceinte à 40 ans et j’ai été alitée pendant 6 mois. J’ai remis mon projet de voyage à plus tard… Depuis mon lit, je suivais le Twitter de Tom de temps à autre. J’avais pas moins de 6 mois à tuer… C’était le Twitter d’un homme archi banal, devenu simple commercial dans un journal. Un jour, Tom a twitté depuis sa maison enneigée de Pennsylvanie quelque chose comme : « Cela me manquait ». J’ai juste commenté : « Tu manques à Paris ». Alors Tom m’a envoyé un gros cœur et un sourire en message privé. Je lui ai répondu que je l’aimais toujours. Alors il a souri, en émoticône, encore une fois. Puis dans la foulée il a posté un selfie. Il avait l’air fatigué, triste, pâlichon comme usé par la vie. Au bord des larmes… Ce jour-là j’ai failli, les hormones aidant, pleurer. Mais je me suis alors persuadée qu’il devait juste « avoir un gros rhume ». Cela m’a inspiré un passage de mon livre « Le Pouvoir de la Barbe à Papa« , passage titré : « Tout le monde a un rhume un jour »… Puis ce fut le silence.

Bébé a grandi. Je n’ai plus eu le temps de suivre les réseaux de Tom. Les jours ont filé entre mes mains. Mais un beau matin tout le monde s’est souvenu qu’avant d’être commercial Tom avait été une star ! C’était juste incroyable ! Cet homme que j’avais tant aimé et qui me redevenait familier une fois libéré du « star-system » (moi qui lui écrivait adolescente : « Laisse tout tomber ! Je serai là ! ») était partout ! Il faisait même La Une de journaux français qui n’avaient jamais entendu son nom auparavant! Ce jour-là était, bien entendu… le jour de sa mort ! Devinez alors ce que j’ai fait…  Malgré quelques lettres et quelques messages bienveillants, notre rencontre n’aura jamais vraiment eu lieu « dans cette dimension »…

Mon « premier amour » est mort il y a 10 mois… Quand je l’ai su, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps si bien qu’il me semble que je n’en ai plus aujourd’hui pour les drames secondaires de la vie, pour les problèmes de poids de certaines, les jugements hâtifs des autres sur la pluie, le beau-temps, le moral ou le mode de vie d’autrui… Depuis la mort de Tom les choses ne me blessent plus, ne me désolent plus, ne me minent plus. Elles m’effleurent et passent comme les nuages dans le ciel. On ne s’arrête pas de vivre parce qu’un nuage passe au dessus de nos têtes, hein ?

Hier j’ai écrit au manager et néanmoins ami de Tom comme je le fais régulièrement pour me dire que quelque part « l’aventure n’est pas finie » (même s’il devient de plus en plus évident qu’elle l’est bien…)  Je lui ai dit que tout ça était compliqué pour moi… Il m’a répondu que j’étais une fille « adorable et si sensible », qu’il regrettait que je souffre autant. Il m’a remercié de garder, malgré mon chagrin, la « mémoire de Tom vivante ». Alors devinez ce que j’ai fait ? ……… Et puis, enfin, une amie d’enfance de Tom m’a écrit ceci : « C’est terrible Céline, mais voilà c’est arrivé et personne ne pouvait le prévoir. La vie est ainsi faite. Parfois on laisse les gens seuls un seul instant et ils se suppriment et nous n’y pouvons rien. Il faut avancer ». Et cette fois j’ai retenu mes larmes. Victoire ! Le répit n’a pas duré longtemps car par le biais de quelqu’un qui lui était cher j’ai appris que régulièrement il affirmait, comme lassé par une carrière artistique instable et usante que « sa famille serait bien mieux sans lui »… Alors j’ai mal dormi. J’ai rêvé que je portais Tom dans mes bras. Que j’allais cuisiner pour lui mais qu’au moment d’ouvrir la cocotte minute, un oiseau exotique et tout bleu en sortait, vivant, s’envolant dans la pièce, tournoyant au dessus de nos têtes… Alors au réveil je me suis dit que j’en avais assez et je me suis sentie, pour la première fois, lassée des projets artistiques, lassée des répétitions, lassée de trier des papiers du passé et des gens qui vous demandent sans cesse ce que vous faites dans la vie sans jamais entendre ni comprendre votre réponse au final… Cela ne m’a pourtant pas empêché ce jour-là de répondre à une cliente au téléphone et de l’aider à avancer sur ses propres soucis. C’est alors que j’ai senti que de plus en plus j’arrivais à agir comme Tom : à avancer encore et encore sans jamais laisser percevoir quoi que ce soit du petit malaise du jour ou du gros drame qui vous occupe pourtant l’esprit…

Voilà. Je suis trop sensible, sans quoi je ne serais probablement pas artiste, je n’écrirais pas de livres, je ne produirais pas de disques, je ne peindrais pas, je ne danserais pas non plus…  Je me dis que finalement en 40 ans je n’ai pas beaucoup changé. Les gens autour, eux, ont changé. Le contexte a changé. Les mentalités aussi. Encore plus que dans les années 90 lorsque j’ai rencontré Tom puis Gareth, il faut « se dévoiler », tout montrer de sa réussite, réaliser des actes « qui en jettent », avoir de l’argent… C’est le monde dans lequel nous vivons. Il fait la part belle au matérialisme plus qu’aux sentiments. Une voiture a une valeur, une maison a une valeur, tout à une valeur. On vous demande ce que vous avez dans la vie. Ce à quoi j’ai envie de répondre : « Le petit cœur de Tom envoyé ce jour où il neigeait en Pennsylvanie, où j’ai cru qu’il avait un gros rhume et où moi j’étais au lit ». Je sais d’avance que tout le monde se dira: « Elle est perchée avec son émoticône et ses mots d’amour d’un mec quasi inconnu qu’on a jamais vu chez Hanouna !! Elle ferait mieux de travailler !! Lol ». Et je sais que, moi, je soupirerai en levant les yeux au ciel, une fois de plus…

Donc dernièrement Tom et moi avons « juste » cessé d’errer ensemble dans les rues de L.A et ce petit changement représente un chamboulement majeur qui fait que certains jours j’ai envie de renoncer à presque tout… Je souhaite que dans ma prochaine vie soit annoté en gros et en rouge en bas de mon carnet scolaire : « Un peu de cœur, enfin, Mademoiselle ! « . Parce que dans ma prochaine vie, je vous préviens d’avance, je serai une KILLEUSE. Tout simplement.

Tom. 10 mois et 11 jours

 

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